© HELENE Konkuyt

EX VOTO

Dans le pré aux ânes

par  Jean-Paul Thibeau – Castelmoron d’Albret, été 1990

Par le marteau…

Avril 1990

Aujourd’hui et pour quelques temps, je me promène, le marteau à la main.

Je m’en vais dans le pré converser avec les choses, les êtres, les je-ne-sais-quoi.

Rochers, cailloux, filets d’eaux, sources, ombres : je me penche vers eux. Plantes, insectes, petits et grands mammifères : je me penche… Je ne sais jamais pourquoi je me penche ainsi…

Voici la saveur du temps retrouvé, voici les odeurs du pré, et près de moi voici les mots ainsi que le circonvoisinage.

— I —

Frères chardons, vous êtes de la création des choses et des êtres, ainsi que de leur évolution. Vos racines ont eu l’octroi du temps et des prés. Gourmandises : l’âne vous déguste, le chardonneret lui dispute vos graines. Chacun vous aime à sa façon. Moi je vous aime à ma manière, par les yeux et les frôlements. Pris par les paroles et le plaisir associé, les chardons penchent les capitules, courbent les tiges, tapissent au sol les feuilles et les font légèrement frémir. Le marteau vous dit : résistez!

Frères ânes, vous êtes de la création des choses et des êtres, ainsi que de leur évolution. Votre semence a proliféré, à vous la paille et l’or du temps. Tant que vos bâts servaient, à vous le son. Tant que les mythes vous protégeaient, à vous le sens. Voilà qu’aujourd’hui vous êtes peu, mais plus ânes qu’avant, broutant pas à pas le temps qu’il vous reste. Je vous aime à ma manière et pour un rien prend plaisir à vous parler. Pris par les paroles et le plaisir associé, les ânes se mettent à braire, coulent les oreilles le long de l’encolure, penchent la tête vers la terre, plient les pattes avant et se laissent rouler. Les voici sur le dos, ils basculent d’un flanc sur l’autre, les pattes brassent l’air. Résistez frères ânes, prenez du marteau!

Frères oiseaux, vous êtes de la création des choses et des êtres, ainsi que de leur évolution. Avec les chardons, les ânes et les chardonnerets, vous voilà nombreux, sans semer ni moissonner, corbeaux, merles, mésanges, pic-verts, hirondelles, pies bavardes, rouges-gorges, rossignols, bouvreuils, pinsons, moineaux… Vos œufs ont été féconds. Oiseaux, oiseaux je vous aime à ma manière et prends plaisir à gazouiller avec vous. Comme devant le frère mineur d’Assise, pris par les paroles et le plaisir associé, les oiseaux commencèrent à ouvrir le bec, à tendre le cou, à déployer les ailes et à incliner la tête. Frères oiseaux votre multitude et votre variété s’atténuent : par le marteau, résistez!

Frères poissons, vous êtes de la création des choses et des êtres, ainsi que de leur évolution. Votre semence a proliféré. Poissonneux poissons, grands, petits, moyens, voilà l’eau infectée. Je vous aime à ma manière, j’aime vous parler. Comme devant Saint Antoine, de passage à Rimini, tous tiennent la tête hors de l’eau. Ils ouvrent la bouche et inclinent la tête. Ils firent bien d’autres choses encore. Frères poissons prenez vos marteaux, résistez!

Frères reptiles, frères batraciens, frères insectes, frères arbres, sœurs plantes, sœurs racines, frères cailloux, sœurs roches, je vous aime à ma manière. Sœurs et frères végétaux, minéraux, animaux nageant volants, rampants, courants, je vous aime à manière. Frères et sœurs pluies, nuages, vents, boues, feux, je vous aime à ma manière. Frères et sœurs humains, je vous aime à ma manière. J’aime nos rencontres, nos conversations, j’aime vos manières variées. Le galet puis le marteau ont toujours dit: «résistez!».

— II —

«Grand porte queue» m’a crié l’un des tiens. «Papilio machaon» m’a épinglé un autre des tiens. Papillon! papillon! me jettent les petits des tiens. Alors glébeux que fais-tu dans le pré ? Glèbe transformée en os et chair, fils de la glèbe modelée et de la côte, moi je te crie entrecôte ! avec mes antennes je te crie: espèce de Toubal-Caîn, marteleur de tout! Oui je te vois avec le marteau. Tu me fais rire, chair vivante et pensée confuse. Tu me causes, et moi avec mes ailes  je te dis : persiste dans ton être! résiste!

«Dent de lion!» m’a crié l’un des tiens, «Taraxacum officinale!» m’a collé un autre des tiens, Pissenlit! pissenlit! me postillonnent les petits des tiens. Alors pulvéruleux par quel déluge es-tu dans le pré ? Poussière transformée en os et chair, fils du souffle et de la poussière, moi, je te crie: courant d’air! Avec ma fleur je te crie : espèce d’omnivore, mangeur de tout! Oui je te vois avec la table. Tu me fais rire, cœur palpitant et geste confus. Tu me causes, et moi avec ma salade je te dis : insiste dans les choses! Résiste!

«Musaraigne» m’a crié un des tiens. «Crocidura suaveolens» m’a taxé un autre des tiens. Petite bête! petite bête! poursuivent les petits des tiens. Alors pierreux quelle mousse t’attire dans le pré? Pierre transformée en os et en chair, enfant de Deucalion et de Pyrrha, moi, je te crie: cailloux serein! Avec mes moustaches je te crie: espèce d’omniforme, transformateur des petits riens! Oui je te vois avec les choses. Tu me fais rire, viscère glycogénique et parole confuse. Tu me causes, et moi avec mes yeux je te dis : plante ta vigne! Résiste!

«Galet!» m’a crié un des tiens. «Conglomérat!» m’a frappé un autre des tiens. «Cailloux! cailloux!» me lancent les petits des tiens. Alors homme que fais-tu dans le pré parmi nous, parmi les ânes et les autres? Organisme complexe, fils de la chair et des os et de leur évolution, moi je te crie: espèce d’omnidiot, aveugle en tout! Oui je t’entends avec les je ne sais quoi. Tu me fais rire, agglomérat d’organes et  confusion. Tu me causes, et moi avec mon poids je te dis: marche! Avance! Résiste!

— III —

Nénuphar, je suis nénuphar et je te dis: des anges d’espèces diverses ont enjoué le cœur des petits des tiens, sans distinction de sexe. En un temps non mesuré de l’homme et de la femme, l’essence angélique des cœurs devait se révéler, se réaliser. Mais dans un autre temps, celui des espérances veules, les anges de toutes espèces ont rongé les ailes naissantes. Sans distinction de sexe ils ont rongé les cœurs des petits, des moyens et des grands parmi les tiens. Petit à petit, avec des temps non remarqués de l’homme et de la femme, les anges d’espèces diverses quittent ce monde.

Et nous les choses du pré? Et nous le poids des choses? et nous l’ombre des choses? Et nous la poussière des choses? Où sont nos anges?

Sœurs choses, je vous aime à ma manière. Minuscules, moyennes, grandes ou gigantesques, quelque soit votre taille, je vous dis que ni vous, ni moi n’avons besoin des anges: résistez, persistez dans les temps, les formes et les métamorphoses propres à chacun et chacune.

Corbeau, je suis corbeau et je dis: liens, liens et torsions, torsions et flexions, flexions et entrelacements et ploiements. Je vous crie que vous devez être, toi, tes conversations, tes choses, tes êtres et les quoi-je-ne-sais, tels le poulpe! Flottez, nagez, nagez ensemble et déployez-vous!

Frère corbeau, petit frère drolatique, invisible par ta familiarité, je te dis: retourne la terre avec ton bec, extirpe le poétique. Remplis à foison l’air de tes croassements! Résiste! Que ton ombre continue à glisser sur les eaux et sur les prés. Que ton ombre rencontre celle du vagabond qui écrivit «le poète est chargé de l’humanité, des animaux même…», offre lui un marteau!

Marteau! on m’a crié marteau. Causé et cause, je pèse je ne sais quoi. Agit agissant je te dis: cesse tes pérégrinations car tout est ici. Ici les mots pour dire. Ici les gestes pour faire. Ici le sentiment d’amour pour ressentir l’amour. Ici le sentiment de haine pour résister. Ici le sentiment de sérénité pour pacifier. Arrache à ce qui erre la part sublime! Vivifie! vivifie!

Frère marteau, je suis homme si tu veux. Il est dit également que je suis un être vivant sexué, animal eumétazoaire, mammifère placentaire, primate anthropomorphe, omnivore, vertébré à sang chaud, avec corps segmenté et symétrie bilatérale, bipède et bimane, être social et moral, doué de raison, capable de langage articulé, appréhendant et réalisant son univers par essai-erreur du divers, etc… Presque rien si tu veux, un effet de la nature en quelque sorte, un moment des temps… Par l’encéphalisation, par le milieu et ses extrêmes, par les choses j’ai compris que j’étais un partage du monde et qu’à ma manière je partageais le monde. Par la compréhension je suis culture, c’est-à-dire que la nature a laissé croître en moi un sens et des moyens suppléant la crainte de vivre dénué de complicité avec les autres des miens, les autres non-miens, les autres non faits de mains d’homme et les choses faites de mains d’homme. Succédant à la mise au monde, dans une organisation inachevée, voici le plaisir de sentir, de palper, de goûter une multitude d’autres mondes, voici la curiosité dans son plus simple appareil, couvrir, recouvrir, découvrir… Engager mon mien corps dans la variété des corps… Voici les premiers contacts. De ces premiers moments stimulants ai-je trace en moi? Je ressens parfois des sensations indéfinissables. Fraction de temps non mesurable mais objet de toute la patience du monde se faisant. Un je ne sais quoi s’est inscrit dans ma chair et mes os. A ceci je crie parfois: poétique! tu es poétique! je ne sais pas! tu es je ne sais pas!

Moi à qui les tiens ont crié chêne, je te dis: Pauvre fou! pauvre fou! Te voilà comme deux, comme Pisthetairos et Evelpidés à la recherche de la demeure des oiseaux pour fonder vie et ville à leur convenance: Coucou-Ville-les-Nuées! Tu causes aux choses, petit bout de glèbe vivante, mais les choses te disent : résiste! comme ton marteau, tu es causé et cause, vivifie! vivifie!

Mon frère chêne, non, pas de ville nouvelle, pas de nouvelle convenance, mais de l’émotion reconduite, de la force volée sur le chaos des choses et des êtres, sur la matière et sur ce que je ne sais pas. Nul besoin de paradis, nul besoin de monde infernal, ni petit dieu, ni grand dieu: je vois des hommes, des femmes et des petits d’eux. Je vois qu’il faut reconnaître amour, haine et sérénité, comme des substances de notre substance. Je vois qu’il faut nous plaindre de nos turpitudes et aimer ces turpitudes. Je vois qu’il faut se familiariser avec ce qui est pensé et avec ce qui n’est pas pensé, qu’il faut faire à tout cela des gestes comme à des souffles précaires. Il faut ouvrir nos yeux sur ce qui est organiquement poétique en nous. Chêne, à toi et à ceux de ton essence, je dis: résistez! emmanchez les marteaux!

Moi, des tiens m’ont crié «tortue». Benjamin l’âne m’a dit qu’au fond de la grange de la ferme aux animaux était inscrit: «tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres». Résisteras-tu?

Sœur tortue, infinie patience, voici que la colère me vient! Écriture d’homme-porc je te dis! Art d’homme-porc, je te crie! Philosophie d’homme-porc! Pataugement de l’esprit! Le sanglier en moi a mille fois plus de subtilité! Sœur tortue, persiste! résiste! Je te regarde et je te crie: je t’aime à ma manière et tu n’es ni plus, ni moins, tu es dans le partage des choses, dans le foisonnement généreux du multiple et du varié. Je ne te demande pas de m’aimer, je te conjure de résister, d’accompagner la révolte du monde contre ce qui fait que le monde doit se révolter: contre la brutalité gratuite et la médiocrité!

Moi, des tiens me crient: «porc, cochon!» Te voilà glèbe vivante, pensante, parlante! Te voilà toi et tes images! Mais qui nous a inspiré le servage, qui nous a appris à penser par vos mots, qui nous a mis en quartiers?

Mon frère porc, oui voici les mots et les images! Oui voici ce qui te déchire! Prends le marteau, deviens rebelle à ceux des tiens qui ont souillé la grange! Révolte-toi contre ceux non-tiens qui ont introduit la langue viciée dans ton groin, dans tes formes, dans ton sang! tout en toi est charcuterie! Révolte-toi!

— IV —

Le grillon stridule. Par l’intelligence et l’idiotie du monde je comprends, avec la lenteur de mon esprit, qu’il n’existe pas d’épuisette pour capturer le sens des événements. Le hérisson ne le sait pas et ne cherche pas à le savoir. La couleuvre se coule entre les herbes. Le saule laisse frémir ses feuilles. Voici l’atelier du monde, entre l’inanimé et l’animé, dans le remuement et l’inertie, entre le verbe et le silence, dans les mots et les choses. Et voici le cataclysme malgré lui: l’homme, celui qui veut, celui qui reste indéfini, inachevé. Que fera l’artiste? Se laissera-t-il tenter? Poursuivra-t-il la tentation de Saint Antoine jusqu’à être la matière même?

Dans les villes, dans les villages, dans les prés, dans les eaux, dans les airs, je crie aux choses du monde par les choses du monde: résistez! prenez du marteau!

Avec le marteau je crie aux êtres du monde par les êtres: fructifiez! Avec les fruits du marteau je crie au je-ne-sais-quoi du monde: vivifiez!

Au monde par le monde, moi petit, ténu, précaire, éphémère, je crie que sous le soleil il est des yeux pour voir le jour et pour voir la nuit. Sous le soleil il existe des êtres, des organismes pour être par le monde, du monde, et monde dans le monde, ne serait-ce qu’un papillon! Quoiqu’il advienne je suis en suspens dans le sens et dans le monde, c’est le marteau qui me le dit. Celui qui me martèle et concasse ma conscience vers le troisième degré…

Par Saint Aristophane nous voilà prêts pour de nouveaux horizons !!!

A diffuser sans modération !