© Flora Beillouin

Les « chicanos » utilisent parfois cette formule poétique qu’on peut lire sur les T-shirts et sur les murs de Los Angeles : « Ce n’est pas moi qui ai traversé la frontière, c’est la Frontière qui m’a traversé.e. » Parce qu’on a toutes et tous, des histoires de passages de frontières, réelles ou symboliques, qui nous ont marqué.e.s.

Le jour où la frontière m’a traversé.e

Expatrié et Migrant (3)

par François Nollet

Je m’appelle François, lui Sofien. L’été, les bars fleurissent sur les plages. C’est dans l’un d’eux que j’ai rencontré Sofien. Je suis client, Sofien est serveur, comme une vulgaire caricature. 

A la fin de son service, il me rejoint et nous discutons, parfois jusque tard dans la nuit, face à la mer. 

— Tu étais déjà en Tunisie pendant la révolution ? 

Je secoue la tête. Non, je suis arrivé deux ans après.

 — Qu’est-ce que ça a changé ? dis-je. 

— Je ne sais pas. Je n’avais que 13 ans alors tout ce que j’en sais, ce sont les autres qui me l’ont raconté. Ils regrettent. 

— Qu’est-ce qu’ils regrettent ? Un dictateur ? 

— Un chef. 

Un silence s’installe alors qu’à l’ombre de nos cultures respectives, nous nous imprégnons de sa réponse. 

— Tout devait changer, m’ont dit mes parents.

Je me remémore mes cours d’histoires. Après la révolution française, il y eut encore trois rois, deux empereurs, et presque deux cents ans avant l’avènement de la Vème République. Quand je l’explique à Sofien, il sourit, songeur, puis hausse les épaules et tend son verre dans ma direction.

 — A la révolution ! 

Nous trinquons.

© Flora Beillouin
English version

My name is Francois, he’s Sofien. In the summer, bars bloom on the beaches. It was in one of them that I met Sofien. I’m a customer, Sofien is a waiter, like a vulgar caricature. 

At the end of his shift, he joins me and we chat, sometimes late at night, in front of the sea. 

– You were already in Tunisia during the revolution? 

I shake my head. No, I arrived two years later.

 – What difference did it make? I say. 

– I don’t know. I don’t know. I was only 13, so all I know is that the others told me. They regret it. 

– What do they regret? A dictator? 

– A leader. 

There is a silence as we, in the shadow of our respective cultures, soak up his response. 

– Everything had to change, my parents told me.

I remember my history lessons. After the French Revolution, there were still three kings, two emperors, and almost two hundred years before the advent of the Fifth Republic. When I explain it to Sofien, he smiles, pensive, then shrugs his shoulders and holds out his glass in my direction.

 – To the revolution! 

We toast.

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