© Many YEM

CHRONIQUES FAMILIALES

Sang fuir

par Many Yem

« On ne vient pas ici comme dans un magasin ! » C’est ce qu’on m’a dit à l’Établissement Français du Sang, alors que j’étais venue faire un don, sans avoir pris de rendez-vous comme à mon habitude. 

C’est la première fois qu’on m’accueille comme ça à la Maison du Don de Lille. En pleine période à risques, avec un personnel au compte-gouttes, la tension se fait sentir. Le ton a changé quand j’ai annoncé que j’étais de type AB, privilège d’un  donneur universel ! 

Cependant, j’ai donné des années pour rien, parce que j’ai récemment découvert que mon sang ne pouvait correspondre qu’à 4% de la population mondiale qui est elle, receveuse universelle ! Alors que mon plasma, lui, pouvait être attribué à tout le monde.


Je continue, dans le bon sens cette fois-ci, comme pour rattraper le temps, aujourd’hui suspendu. Un geste citoyen, tout aussi vital que de « restez chez moi ». Mais si je reste confinée, c’est avant tout et égoïstement, pour protéger mon gamin, qui plus est, asthmatique. Oui j’ai peur, peur que cette pseudo guerre m’arrache les miens.

Je suis sortie et j’ai saigné. On m’a enfoncée une aiguille dans le bras et le sang en est sorti, filtré dans une machine pour en extraire le plasma, 600 ml en 40 minutes.

D’ailleurs, on a récemment découvert  que le plasma de patients guéris du covid-19 pourrait être une solution. Mais avec cette crise sanitaire, les gens ne sont plus censés sortir et les donneurs sont moins nombreux pour : « sauver des vies » , ce maître mot qui fait qu’en ce moment,  l’option canapé est aussi un acte héroïque !

Et pourtant, il y a encore des gens dehors. Ceux qui travaillent d’arrache-pied pour faire marcher une société déjà malade. Et ceux qui ne peuvent être confinés qu’entre quatre murs de vent et qui n’ont pas d’espace dédié pour stocker le PQ et de quoi bouffer. 

Qu’en est-il de ces femmes et de ces enfants qui sont plus en sécurité à l’extérieur qu’avec un parent violent ou sous un toit insalubre ? On en connaît tous. Cette pandémie nous met tous dans le même bateau, certes. Mais nos conditions de vie font que, certains naviguent et d’autres partent à la dérive.

Non, ça ne m’a pas fait du bien de « prendre  l’air » ! Parce que les seules personnes qui m’ont adressé la parole étaient cette femme de l’EFS avec son mépris et ce mec sans domicile à qui je n’ai pu donner qu’un vulgaire gâteau alors qu’il crevait littéralement la dalle. Je suis sortie et le seul virus croisé sur mon chemin, était bel et bien visible, c’était celui de la précarité.


Si aujourd’hui on cherche des solutions pour contrer le virus, le plus gros reste à faire sur celui que l’homme véhicule lui-même depuis des siècles ! Le « On est en guerre » de Macron révèle finalement ce que l’être humain a de plus pourri. L’air ambiant est saturé de violences, qu’elle soit intra-familiale, conjugale ou envers d’autres personnes, « asiatiquetés » par exemple, ou encore, celle de ceux qui balancent à la police ces gens qui ne respectent pas les gestes barrières. Putain que c’est moche d’être juste humain !

 

Mais quand je rentre chez moi, il n’est plus question de guerre mais d’amour, celui qui déborde d’un être haut comme trois pommes et qui me rappelle que parfois, ça vaut le coup de se saigner pour un peu plus d’humanité.

A diffuser sans modération !