CHRONIQUES FAMILIALES

17 avril, les khmers rouges arrivent.

par Many Yem

Fière de ma trouvaille, je reviens dans le village, les restes du repas dans un sac et le tends vers mon père et mon grand-oncle.

« C’est du rat, vous en voulez?! »

L’air rieur et légèrement dégoûtés, tous deux refusent et me disent qu’à l’époque de Pol Pot, ils chassaient ces rats de rizière, les grillaient secrètement dans la jungle et ajoutent qu’il n’en restait même pas les os pour les ronger. Je m’aperçois alors qu’avec cet en-cas nouvellement testé, j’ai fait revenir au sein de la famille les douloureux souvenirs d’une guerre que je n’ai pas connue.

Café de papa à Kampot, avec grand-père et grand-mère

« A Pôht » comme on l’appelle, a décimé le Cambodge, une vague rouge s’abat sur le pays, exterminant un tiers de la population. Le peuple retourne à un état primitif, la famine gagne les cambodgiens, la méfiance au sein même des familles s’instaure – calomnie, haine et génocide, ces « maux » qui qualifient le régime khmer rouge raisonnent toujours dans les têtes.

Aujourd’hui, les cambodgiens vivent avec ces cicatrices, parfois même avec des plaies encore ouvertes. Fruit d’un couple survivant à ce massacre de masse, il s’imprègne en moi cette période charnière qu’il ne faut oublier car l’espoir est bien né de ce chaos.

Ma famille à Chonbury

Chaos qui a duré officiellement quatre ans, de 1975 à 1979, hors mes parents ont dû fuir après cela pour ne pas se plier une fois de plus, face à l’invasion vietnamienne. S’en est suivi un long périple, dans lequel, Sinath, l’une de mes sœurs a vu le jour. Khao I Dang, a été la première étape où on leur avait donné l’espoir d’une échappatoire en quittant le pays. Ils y resteront huit mois, une attente vaine qui finalement les conduit à reprendre la marche toujours vers une meilleure vie.

En passant par Kampot, camp de transition d’un an, où mon père tenait son café, où ma mère vendait du poisson, ils rejoignent enfin le camp de Chonbury. Ces fameux camps de réfugiés dans lesquels on les préparaient à un tout autre mode de vie. Trois étapes en presque trois années à marcher, survivre, naviguer et enfin planer vers l’occident qui sera leur délivrance.

Départ pour la France Enregistrement des passagers dans l’avion, date du 15/02/1982

Ces événements de leur vie, j’en ai pris connaissance que très récemment à 29 ans. Alors cet article, c’est juste pour de ne pas oublier ce qu’ils ont vécu en ce 17 avril (1975) date à laquelle les khmers rouges ont pris le pouvoir et où mes parents ont commencé leur longue marche. Mais surtout ne pas oublier moi-même d’où je viens.

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