© Flora Beillouin

Les « chicanos » utilisent parfois cette formule poétique qu’on peut lire sur les T-shirts et sur les murs de Los Angeles : « Ce n’est pas moi qui ai traversé la frontière, c’est la Frontière qui m’a traversé.e. » Parce qu’on a toutes et tous, des histoires de passages de frontières, réelles ou symboliques, qui nous ont marqué.e.s.

Le jour où la frontière m’a traversé.e

 … De la Belgique à la Tunisie

par François Nollet

Je m’appelle François, lui Sofien. J’ai mis des mois à préparer mon départ de Belgique, lui serait prêt à partir en cinq minutes. J’ai acheté un billet d’avion en quelques clics. Toute la famille de Sofien s’est privée pour lui payer son vol. En arrivant à l’aéroport de Tunis, le douanier m’a jeté un regard furtif avant de tamponner mon passeport d’un geste las. Sofien, ses documents bien rangés dans une fiche brune, fait la file devant l’ambassade. Il espère qu’il l’aura, son visa. Son billet n’est pas remboursable. 

Je m’installe dans le quartier hype de la banlieue nord de Tunis. Sofien, son dossier déposé, rentre chez lui, banlieue sud, là où je n’irai jamais. Moi aussi, j’ai des papiers à faire :  ma carte de séjour. Deux photos, une preuve de résidence et je l’obtiens. Je suis désormais chez moi. C’est finalement facile de s’expatrier. Sofien aussi est chez lui, dans la pénombre étouffante de sa chambre, son visa a été refusé. L’Europe ne veut plus de migrants.

Je vais où je veux, pas Sofien. 

Expatrié et migrant.

English version

My name is François, he’s Sofien. It took me months to prepare my departure from Belgium, he would be ready to leave in five minutes. 

I bought a plane ticket in a few clicks. Sofien’s whole family saved up to pay  his plane ticket. 

When I arrived in Tunis airport, the customs officer gave me a furtive glance before stamping my passport with a weary gesture. Sofien, his documents neatly arranged in a brown card, queued up in front of the embassy. He hopes he will get it, his visa, his ticket is not refundable. 

I settled in the hype district of the northern suburbs of Tunis. Sofien, after submitting his application, went home, southern suburb, where I will never go. 

Me too, I have papers to obtain : my residence permit. Two photos, a proof of residence and I get it. I am now at home, it is finally easy to expatriate. Sofien is at home too, in the suffocating darkness of his room, his visa has been refused. Europe doesn’t want any more migrants.

I go where I want, Sofien doesn’t.

Expatriate and migrant.

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