Nouvelles Cartographies - 2020

Nouvelles Cartographies – 23.03.20 / 16.09.20

Lettres du Tout-Monde

Faut-il grandir ?

8 juin 2020

@ Brèches – Raphaël Martinez

CHRONIQUES FAMILIALES

Faut-il grandir ?

par Anne-Sophie Berard

Ma production est une interrogation sur ce que suppose le fait de grandir. J’y propose une réflexion sur la capacité, commune à l’enfant et à l’artiste, d’inventer des voies nouvelles et désirables, en dehors de toute raisonnabilité.

Un camarade de mon fils a écrit dans une lettre à propos du confinement : « à part la liberté, il ne me manque rien. » Cette phrase m’a saisie : ayant placé l’essentiel en périphérie de ses besoins, l’autoroute de la satisfaction s’offrait alors à lui. Seul un enfant pouvait énoncer, en des mots si simples, pareil raisonnement. 

En outrepassant la situation du confinement, nous pourrions nous poser plus généralement la question en ces termes : sommes-nous capables de nous habituer à toutes les situations et, plus exactement, sommes-nous capables d’être heureux·ses si l’on nous retire ce qui nous est à priori indispensable ? Abordée de cette façon, notre précieuse faculté d’adaptation (que l’on chérit tant en cas d’épreuves) prend soudain un autre visage : celui de la capacité de nous perdre nous- mêmes. Car si l’enfant possède en effet le talent de se créer les espaces nécessaires à la protection de son imaginaire et de ses désirs, l’adulte a, de son côté, plutôt tendance à se résigner. C’est-à-dire à supporter -du mieux qu’il le pourra- les choses qui lui ont été imposées, refusées, rejetées, reprises, et à enterrer ses envies plus loin, et bien profondément, pour faire de la place. 

Cette résignation, nous la développons en tout premier lieu sous le prétexte de devenir des êtres raisonnables. Craignant d’être la victime de nos propres fantaisies, nous nous appliquons dès notre plus jeune âge à nous assagir. Nous apprenons les règles -énoncées ou tacites- affirmant que le jeu, la créativité et le plaisir appartiennent à la grande famille des « distractions » tandis que les obligations, les normes et les tâches nous mènent à la bien plus respectueuse famille des « ambitions ». Avec plus ou moins d’efforts, nous parvenons ainsi à nous formater au modèle escompté et à rentrer dans le cadre de la société. Mais que contient-il vraiment, ce cadre, sinon cette absolue docilité qui nous mène à un endroit que nous n’avions pourtant jamais visé ? Le piège est là. En valorisant, tout au long de notre apprentissage, les qualités d’obéissance et de conformisme, la société nous encourage à enfouir ce qui était notre centre : des passions et des rêves sans balises. Les règles de notre vie d’adulte sont certes « pratiques », mais elles n’ont pas prévu d’espace ni de temps pour nos véritables souhaits… 

Cette perte de notre essentiel se traduit, au quotidien, par le sentiment confus de « passer à côté de notre propre vie ». Obnubilé·es par des impératifs, des injonctions et des formalités, nous bâtissons une existence tout à fait honorable mais en omettant quelque chose de crucial : son sens. 

Ainsi naît le manque. Ce vide qui, lentement mais dangereusement, recouvre tout le reste. On le traduira souvent en pensées imprécises telles qu’un je-ne-sais-quoi d’ennui, une quête d’utilité, une envie folle de voyager ou de se mettre à la peinture… Disons une envie d’aller au bout, que ça soit le bout de soi ou l’autre bout du monde. Les bouts finissent toujours par se retrouver… 

Il y a quelque chose de très naïf dans la décision de retrouver le fil de sa propre vie et j’emploie volontairement le mot naïf pour évoquer, non pas une quelconque niaiserie, mais bien la relation inhérente à l’enfance qui s’y niche. S’autoriser à taire ce que l’on doit faire, pour écouter avec simplicité ce que l’on aime faire, est un cheminement enfantin et, par conséquent, extrêmement complexe pour un adulte : il s’agit d’entendre les voix/voies que nous nous sommes tant appliqué·es à fermer ! Cette recherche constitue d’ailleurs l’une des grandes quêtes de l’Art 

Moderne et de l’Art Contemporain ; on peut la retrouver chez des artistes majeurs tels que Jean Dubuffet -collectionneur de dessins d’enfants- ou encore Pablo Picasso qui aimait dire : « J’ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant. » (Pablo Picasso) Mais alors, que possèdent donc ces enfants que nous étions ? Il me semble qu’il y a trois critères primordiaux à notre faculté d’insouciance : tout d’abord, la jouissance du temps. Ensuite, la profusion d’idées. Et enfin, la liberté de les faire éclore. 

Ces trois éléments me font immédiatement penser au livre Une chambre à soi écrit en 1929 par l’autrice Virginia Woolf. Elle y explique qu’aucune femme ne peut exprimer son talent d’artiste si elle ne dispose pas de suffisamment de ressources, de temps et d’un espace à elle. Il s’agit, en d’autres termes, de garantir la liberté physique, sociale et intellectuelle à celles qui désireraient se consacrer à un acte de création. 

Cette réflexion, témoin de l’engagement général de Virginia Woolf envers l’égalité des sexes, résonne plus largement avec les conditions nécessaires à l’expression de soi. En effet, si nous devons synthétiser le cheminement menant au processus d’épanouissement, nous pouvons considérer que les ressources apportent la sérénité d’esprit, l’espace à soi la liberté de nos idées, et le temps la construction d’un socle stable. 

Il est assez rare d’allier ces trois critères au sein de sa propre vie, la possession de l’un repoussant souvent celle de l’autre. Pourtant, il s’agit là de nous permettre l’accès à la réflexion, à la création et à l’expression… Comment ne pas en faire une priorité et même, un droit ? N’y a-t-il pas un devoir sociétal et citoyen de ne jamais égarer les boussoles de nos vies respectives afin que chacune y trouve le sens qu’elle mérite ? 

A l’heure de ce confinement mondial, éloigné·es de tout, nous sommes chaque jour face à ce qui nous reste. Les yeux sont grands ouverts sur notre finitude, notre fragilité -tant individuelle que systémique-, la mort rôde et notre vie est là, juste de l’autre côté de la fenêtre. 

Plus que jamais, nous prenons conscience du sens que l’on doit (re)donner à notre brève humanité. C’est là le propre de l’extra-ordinaire : en nous dépossédant de notre zone de confort, il nous révèle des vérités qu’il était impossible d’entrevoir sans pareille circonstance. Alors écoutons-les, et écoutons-nous, dès maintenant, avec le plus grand soin. Car ces vœux intimes, nés de cette période de grande fragilité et donc de grande empathie, sauront faire éclore le goût le plus précieux : celui de la vie. 

AnneSophie Bérard fondatrice et autrice du blog Brèches (www.lesbreches.com) 

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