EX VOTO

L’infime voix

par  Olivier Gbezera

 « Naissance » – © Flora Beillouin

D’ailleurs, est-il encore possible de se hisser sur nos plus hautes montagnes et de scruter au-delà du monde menteur? Est-il encore possible d’y projeter mes étoiles et ma soif d’invisible? Est-il encore possible d’y élever la plume pour y décrypter mes chapitres et pour y réclamer l’utopie? 

Car le ciel est sombre du carcan que nous lui avons imposé, celui-là qui encercle les étoiles et étouffe les vents, cadastre carcéral qui segmente jusqu’à notre perception de nous-mêmes, pourtant évanescents de naissance. Que vois-je, si ce n’est du construit, du conçu, du conceptualisé qui contient tout sauf l’essentiel : les provinces désobéissantes, les régions qui ne plient sous aucune injonction, les pays du désordre fulminant d’où nous arrivent des échos prometteurs. 

Car les vagues me sont devenues incompréhensibles, je ne parle plus leur langue et n’entends que la rumeur sans fin du coeur hors de portée : je voudrais qu’il déborde en moi, mais mes digues sont trop solides. C’est moi qu’elles brisent, moi qu’elles canalisent, moi qu’elles réduisent à de vagues gouttes alors que j’essaie de m’élancer vers moi-même. La déroute est cette violence originelle qui me constitue. 

Car les mots se sont atrophiés et s’épuisent dès le premier paragraphe. Engoncés dans leur arbitraire, ce sont pourtant eux qui trient, classent et transmettent l’infini qui nous habite et que nous frôlons à peine, faute d’ailes et de courage. Les mots sont trop frêles, ils s’écroulent devant la puissance d’une fleur ou le frémissement d’une absence. Je n’ai pourtant qu’eux, infantrie futile défiant le fracas de mes failles. 

Mais j’entends au loin, derrière les masques et les déguisements, derrière les fards et les artifices, derrière les discours gluants et la propagande empoisonnée, derrière les monstres souriants et les terroristes civilisateurs, derrière le glas déréglé, derrière les périmètres abjects, derrière les massacres et les paroles creuses, derrière les murs nauséabonds et les grilles parfumées de sang noir, derrière les cris des fanatiques et les larmes de crocodiles, derrière tout ça j’entends encore l’infime voix qui récite les rayons, la perspective et la transformation balbutiante. Cette voix souple qui chantonne l’émergence, le parcours et les heures sans bornes. Cette voix vibrante qui déclame la beauté et l’étendue des sentiments fondateurs. Cette voix qui s’élève malgré la fracture des générations fendues, malgré les cadavres hurlant leur permanence, malgré les barricades vertigineuses aux ombres terrifiantes. 

C’est cette voix qui chante une langue qui refuse toute frontière, une langue riche de toutes ses altérations, parfaitement imprécise, dont les traits, courbes et points dessinent mille mondes à la fois, syncrétismes de syllabes silencieuses et d’entre-deux symphoniques. 

Il faut bien lui répondre. 

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