© Flora Beillouin

EX VOTO

Poème confiné d’Outre-mer

de Lolita Monga

Ici en île Mascareignes Des coins de jardins poussent dans les têtes Piments-bec-collet-queue an pousouké Ramages de grands manguiers sous les ciels de lits Corail-Antigone, refuge des mouches à merde 

Malgré ça Des coins de futaie dans ma tête kanmèmsa Mi sar fé lo roi martin, mi sar fé lo roi Martin, zinzin ! 

Un autre monde un autre monde un autre monde 

Mé lo grin la pa dou 

La racine lé amèr Osi Osi Aussitôt 

Au ras du sol monte d’étranges vapeurs, D’en haut tombent cheveux de pelés Obsidienne capillaire, cheveux de volcan Lauoho o Pele, Rouru o pere Filaments coupants la bouche aux commissures On se retrouve sans Fond sans Fondkèr 

Bonpé Sans troncs Bonpé Sans pieds Juste mains à laver 

On ne savait pas qu’on pourrait changer de couleur si vite Corps au microscope : Look Sové an touf zépin Look Corps enbuissonné Corps mât-Choka d’après cyclone Look Champs en friche, monts désolés, vallées profondes Strange : Au bout du chemisier se dresse en toupet mon téton gauche Se dresse wopé ! 

Déplier la carte journalière si tant tellement grande qu’elle recouvre jours et nuits En un tapis lacté de cauchemars Sitantelman grande 

Qu’elle remonte le temps au jadis des Fanjans Aux vieilles danses des feuilles de songe Aux heures des pitons dégringolés de Marons Aux secousses de pirogues larguées aux eaux des ravines Les jours de hautes pluies 

Spirit of forest 

Pénétrer la tête la première dans la forêt sans fin Des bois grands-brûlé boi korbo/boi péroké Le cadastre tient à jour vocabulaire répétitif de règles d’hygiène et de distanciation catalogues d’ordres sur la platine des heures 

Margoté la tête margoté la tête margoté la tête Branchage de mots à tentremêler, Bouchées de terre à Fermetabouche Tak ta mère ton père ton grand père toi même et toute ta Descendance-Bois-sous-tôle Tak tak si tak o tak Tak tak 

Le cadastre tient à jour son grand vocabulaire répétitif 

Des canards passent sur le périphérique il s’en foutent 

Moi Partout où je regarde je vois ma terre, je dors je la vois je rêve je la vois , je plisse les yeux je la vois Mon Karo la tèr mi aspèr, lapilli léspwar si la tèr 

Le bien de l’humanité c’est l’homme qui surveille ses choux ses salades ses pieds d’bois 

Jour X J’ai pas fait 20 fois le tour de ma cuisine tantôt J’ai mariné sans boussole dans la rue d’à coté plus d’une heure Remonté la côte du mont-chez-moi Astèr j’ai les pieds comme deux boudins deux petites saucisses en boîte De conserve Astèr J’ai la tête au Nord J’ai perdu mon sud 

Alors dépitée je chante : 

Yé oh ! In moun la noye dann lo Oh yé ! Sové fané dann kanivo, Noré di rasin in gro banyan parpiyé dann van (bis) somanké in ti fille la pa ékout son momon Noré di kann an Touf koudsabré dann champ (bis) Somanké in ti fille la pa akout son momon 

Quelqu’un s’est noyé dans l’eau Cheveux fanés dans l’caniveau 

Fleurs d’cannes coupées dans l’vent Dans un trou d’eau coule un coeur Madécasse « De mordre la loi » trompette la conque de piton en piton Plus forte que tous les fouets au battant de moi 

Je ne peux plus sauter moutons de virages, ni sauts de puce dans les nids, ni vagabondages dans les cintres, ni paraboler sur les plateaux de bois ni tantôt de larguer mes mots de théâtre à la face du monde dans l’ordre que je veux 

Ordonnez donc vos entrées ! Ordonnez donc vos sorties ! Jusqu’à brûler les rues à grands coups de sabouk Je suis prête à vos fouets ! 

Mes verbes font la queue aux racines des banians Mes verbes font la queue à craquer le ciment Verbes à la queue leu leu Chaque mot est un krik é krak multiplié par cent Un kriké-kraké de conte millénaire à jet d’ailes craché du fond de mon gosier chantant un vieil air de Saint-Domingue : « O Bomba , heu heu ! Canga, do kila Canga li ! » 

Les biches ont picoré l’herbe dans les carrés des « lotissements Mon-cul », elles, 

elles s’en foutent 

Moi Partout où je regarde je vois ma terre, je dors je la vois je rêve je la vois , je plisse les yeux je la vois Mon Karo la tèr mi espèr, lapilli léspwar si la tèr 

Le bien de l’humanité c’est l’homme qui surveille ses chouchous, ses patates douces, ses pieds d’bois 

Il n’y a pas de balles de fusil, pas de flèches, pas de couteau, pas de marteau Pas encore d’armes levées sur moi Mais dans mon dos sur ma tempe dans ma cuisse sur ma caboche Il y a pointé un temps de barreaux De cale De rangs de Cryptomérias au garde à vous Lodèr la mor Lodèr serkèy Lodèr mambolo dann tiroir commode la case L’odeur de mort 

Je porte déjà blessure en bandoulière Je porte déjà blessure car du sel colle à ma gorge Le sel celui-là même qui servait de mesure en échange d’esclave La calebasse d’eau de pluie ne m’apaise plus Je porte déjà blessure en masque devant ma bouche 

Je porte déjà blessure car le sucre dont on m’a gavé ne m’apaise plus Ce sucre là même craché du sang des plantations Masque devant ma bouche comme bonbon colle-aux-dents Comme la kol zoizo Kom La kol zak Ala moin la dann karo fatak Tak tak také Tak o tak Tak tak 

Mais Partout où je regarde je vois encore et encore ma terre, je dors je la vois je rêve je la vois , je plisse les yeux je la vois Tangaz krab é tralala la 

Me revient ce ciel air de St Domingue et un slogan de Notre Dame des Landes : 

« Résistance et sabotage » 

SABOTAZ SABTAZ SABOTAZ SABOTAZ SABOTAZ SABOT SABOT SABOT SABOT 

Du temps où l’on sabotait les outils dans les usines des maîtres : On jetait ses sabots dans les machines pour les enrayer pour protester contre des licenciements Ou autre choses Sabotaz Ou tant de choses Ou toutes choses Comme aujourd’hui Chaboter/ sokoué /Canuts-ter wé ! Sabodvénis dann pié la raz an sagaye Lo zié déviré lo kor an sézisman Zansèt andan Zansèt andan 

« Confit est le nom générique donné à divers aliments immergés dans une substance à la fois pour le goût et pour la conservation. Scellé et entreposé dans un endroit frais, un confit se conserve plusieurs mois. » Confit est un nom générique 

Mais les dauphins ont squatté les canaux de Venise, ils s’en foutent 

Je répétais en bouche plusieurs fois le mot : confit, confit, confit…comme un mantra…kon fi ne ment 

Monde- sac- poubelle jeté dans la grosse benne du temps Trempé de foudre de chiures de foutre d’hommes-anguilles-d’hommes aloès d’hommes ki zoué kayanm èk grin la poizon 

Je répète en bouche plusieurs fois le mot : confit, confit, confit…comme un mantra…kon fi ne ment 

Et je danse sous la lune Jamrose un Branle-Gai alsacien sur un rythme tertiaire Maloya pour ouvrir la première le bal : 

Par le bras d’un geste je dessine l’ arborescence Les branches ne cessent de se pencher Je me rends aux îlèts de mon enfance Je me rends aux feuilles tremblantes du Tromba 

On élargit le pied gauche et on lance le pied droit. On ramène le pied droit près du gauche et on lance le pied gauche. On ramène le pied gauche près du pied droit et on fait une pause. Et on reprend depuis le début. 

C’est simple comme une danse qui reprend sa liberté ! 

Chanson de mon Branle-Gai : 

Mon bann bèf i gaingn pi vand si marsé gro Mon bann bèf la sov zot vi oh hé Astèr zot i kour dann karo zèrb Astèr zot la fout la Kord an lèr 

Mi té vé vand a zot si la toile internet madame kom ti fille Perette oté, mi té rèv mon monnaie wé ! 

Mon bann bèf i gaingn pi vand si marsé gro Mon bann bèf la sov zot vi éh oh Astèr zot i kour dann karo zèrb Astèr zot la fout la Kord an lèr In matou kontan la mont si zot do In batard bourbon la kol si zot talon 

Astèr toulepé 

Zot i sa baign la piscine municipal Zot i sa baign la piscine municipal Zot i sa baign la piscine municipal Zot i sa baign la piscine municipal 

Zot i anfout ! 

( Mes boeufs ne se vendent plus au marché, ils ont la vie sauve, libres à présent dans les champs ils ont cassé leur corde, je comptais les vendre via internet, comme Perette je comptais déjà la monnaie, mais mes boeufs sont loin, un matou est monté sur leur dos, un chien bâtard les a suivi. iIs s’en foutent ! iIs sont allés se baigner à la piscine municipale désertée par les hommes ) 

Une pluie fine est tombe qui a arrête ma danse 

Mon kèr lavé pran lo gou Mon lespri lavé pran lo gou Mon dé pié lavé pran lo gou 

Lo goût la rosée Lo goût des pois-mascate Lo goût du mimosa Lo gou rofé kolyé korbèy dor Mon coeur avait pris 

Le ciel s’ assombrit d’un coup, j’ai l’impression que tous les oiseaux se sont mis à chanter en même temps, On entend que très rarement le bruit d’une auto ou moto. Dans un conte de glace que j’ai lu petite, on disait que les fraises peuvent pousser dans la neige, qu’il suffisait juste d’y penser fort… La pluie se met à tomber grosse 

J’ai envie de gouter un miel de forêt, un miel d’Acacia In myèl byin vèr pou dous mon gozyé an twal zarnyé 

C’est un jour brassée de bois Un jour zandèt à brûler un jour de sabotage 

Poz ton ki pli pré, nou va boukane ansanm pou pa gaingn la pèt Zordi 20ème ème zour moin la raz mon guinguin pou ou dig dig amwin dann kwin 

C’est un jour mouillé de bois Un jour makatia fumé Un jour de sabotage 

Pose tes fesses plus près, on va fumer, ensemble on aura moins peur Aujourd’hui c’est le 20ème jour, je me suis rasée sous les bras pour que tu me chatouilles 

Un autre monde un autre monde un autre monde 

Il pleut à crève gouttes Pas une carte, oh monde ! Un regard, oh monde ! Mon pays toupie n’y figure toujours pas Figure du monde au regard de la carte Ma mare à poule d’eau n’y figure toujours pas Mais je n’ai mentalité de roche Au crépuscule s’armer un poème, un verre de vin rouge La forêt étendue saigne, j’ouvre la veine des mots Je soulève la futaie pour y trouver les sirandanes Baiser la putain de vie Comme cette maman caille qui passe avec ses trois petits Je les voit dans la marmite déjà 

Manger l’art de trouver les latitudes Boire l’art de trouver les longitudes Rire l’art de tracer des cercles 

Je me demande si ces jours-ci Dans des cases à étage Si certains se boufferont la queue Ou se grimperont dessus Où prendront leurs jambes à leurs cous Où se dégourdiront les jambes comme moi 

Je m’en vais m’allonger sur mon pont supérieur et regarder mes nuages qui se déplacent lentement. En dessous postée, dessiner la carte du ciel : 

Pitons an lèr Ravines bleues Chemins de neige Makes fraîches Salazes à échos Grimper les chemins Somin 1 somin 2 gran- rout, somin 3, somin 44…mille somin Ti somin gran somin Forêt tropicale forêt des Alpes , forêt amazonienne , forêt équatorienne , forêt tempérée, déprimée, forêt primaire, secondaire, endémique endémique…. Na pi lorizon 

Mais moi Partout où je regarde je vois ma terre, je dors je la vois, je rêve je la vois , je plisse les yeux je la vois. Mon Karo la tèr mi aspèr, lapilli léspwar si la tèr La terre Ma terre et le soleil brûlant qui passe au plus près Solstice Je veux avoir des cheveux blancs Je veux avoir des cheveux blancs Je veux avoir des cheveux blancs 

Somanké Temps de genèse 

Et pleuvent les cheveux de pelé sur les plaines carrées Un temps mi-kali/mi-tique J’ai mis mon kimono rouge ramené d’une escale à Tokyo Je m’en allais en Calédonie Il y a quelques années déjà sur les traces d’un maron dans la tribu de Tiendanite, je m’en souviens soudain 

Temps de genèse Je me suis réveillée Épisa Jour Radio Zépin DANS LA TRONCHE Me raconte-elle la suite Me raconte-elle la suite 

C’est l’info-gratelle démangeaisons jetées Sous la touffe de bambous du bord d’une ravine à makot 

La radio c’est Coq Kok i kokorik lo zour Et Kok la nuit ki kikirikot ki kikirik kit-Sa mère ! Etrangler ce coq gueule rouge et son frère et sa soeur et toute sa descendance ! 

La tasse du matin n’est qu’un bol d’eau croupie d’un marigot Une eau Girembelle dans la gorge sur la langue aigre La tasse du matin glisse de mains-mangroves Je viens pourtant de les laver au savon Marseillais Je viens pourtant d’acheter un percolateur neuf 

Mon ki lé plin lé plin lé plin graine do lin 

Épisa déor, dehors, hors Suspendus aux fils électriques, aux cordes à linges, aux lianes des rues Dans le ciel 

au dessus des têtes Pleuvent un vol de Fouquets sur les carrés de villes Avec leurs larmes de crocodiles et leurs cris effrayants : TI MISE iiiiiii Se TI MIIIIIIII SE Misèr si la tèr wip ! 

Oiseaux qui beuglent un temps mi-tanbave /mi-bave Koudav koudadav su makadam ki dam dam 

Zoizos que califourchonnent des gramounes, vieilles femmes défuntes Chandails noirs, cheveux pailles-tressées, chaussures brillantine-bringelles Qui ricanent et rient et rient et rient cascavelles Diab ! Voir le diable en pyjama ! 

Mon ki moud poiv moud poiv moud poiv Jai peur j’ai peur j’ai peur j’ai peur 

Et ce temps me dépiaute Et je m’en retourne au pieu J’ai renlevé mes fringues et tout ce qui couvre Tout ce qui tient chaud Il n’y a plus de draps sur mon lit, plus de taie à l’oreiller Je suis à poil J’avais oublié le goût frais du froid Je me mets au point avec un autre moi même Et j’ai roulé sous l’ aile kotomili d’un creux de bois-pirogue Malgache 

Homme as-tu oublié les jours-premiers habitué que tu es à marcher sur la tête le cul dans un fute H$M ? 

Et j’ai roulé sous l’ aile kotomili d’un creux de bois-pirogue Malgache 

Briz, brise, Raconte moi que la lune sera rousse comme la chevelure de Lorelei Raconte moi ça siouplé mersi 

Rousse comme une gardienne-volcan Rousse an Diab kom flèr zoumine dan kanivo Rousse comme Endora de ma sorcière bien aimée Rien qu’en secouant mon nez tout rentrerai dans l’ordre ? 

J’avais attendu un jour d’orage komsa Hélant la vague dans les rues de St Denis ou Paris Sur une butte de docker au Port Manifestant Masque au visage grenade de citron en poche À cheval su in bourik 

Avec Dans la tête un vers de Jean Albany : « kaf Karine zordi 20 désanm, Sant koué Sarda la di : kas tout’zot chaines ensembles » 

Cafrine aujourd’hui fête de l’abolition de l’esclavage chante ce qu’avait dit Sarda Gariga le messager du roi : cassez tous vos chaînes ensembles! 

J’avais cru avoir mangé le foie d’une tortue 

Mais je vois zordi que Je n’ai mangé que des noix de Bancoules De celles qui font délirer 

Briz, brise, Raconte moi que la lune sera rousse comme la chevelure de la Lorelei Celle que j’ai lue à l’école et qui m’a fait aimer le vin de France et la littérature Françeaise Raconte moi ça siouplé mersi 

Je m’en vais dormir oreiller voulvoul dans le ventre d’un vieux Katrafay Toute nue, et je n’aurai pas chaud Et j’aimerai le froid d’avant les supermarchés pulls manteaux chaussettes robes vestes couettes et draps qui couvrent 

Tsy maty Ny mati Les morts ne sont pas morts Ils sont dans les arbres qui pleurent Tsy maty Ny mati Les morts ne sont pas morts C’est eux qui me tiendront chaud 

Moi Je n’ai mangé que des bancoules Mais peut être demain suffiront-elles pour leur donner mal au ventre Moi Partout où je regarde je vois ma terre, je dors je la vois, je rêve je la vois , je plisse les yeux je la vois. 

La terre Ma terre et le soleil brûlant qui passe au plus près Solstice Je veux avoir des cheveux blancs Je veux avoir des cheveux blancs Je veux avoir des cheveux blancs 

A diffuser sans modération !