Lake Bosomtwe, Ghana. Photo by IUB 

EDITO

Doit-on rester ou partir ? Franchir, s’affranchir, raser les murs ou les repeindre ? En 1998, l’artiste, poète et pédagogue ghanéenne kąrî’kạchä seid’ou, interrogeait déjà nos cartographies estropiées dans son texte Sores and Scars.

“les frontières 

ne sont-elles pas des cicatrices 

les cicatrices 

ne sont-elles pas des plaies

des plaies mortes

des rappels de notre douleur oubliée”

Le frisson qui parcourt ces jours-ci la peau du monde chamboule l’ordre établi et ses digues conçues pour contenir les débordements. Sa nature est poreuse. Les éléments qui la compose sont volatils : l’eau, l’air, les idées, les sentiments, la poésie, la musique, l’humour ne supportent ni visas, ni couvre-feux. 

Bien entendu, la violence sourd. Dans les inégalités, lorsqu’il s’agit de se mettre à l’abri, de fuir un camp de fortune, d’avoir accès aux soins. Dans l’abandon des plus vulnérables, les pillages à venir, les déclarations meurtrières et les dérives liberticides. Mais nous assistons actuellement à l’éclosion d’élans insoupçonnés, à des renversements spatiaux inattendus.

Aujourd’hui, en France comme à Madagascar, la tentation d’un exode pousse les urbains à fuir les villes comme si le monde rural incarnait soudain un refuge possible. Au Portugal, on régularise les exilés pour faciliter leur prise en charge. Les contours des rapports de force Nord/Sud ou ruralité/urbanité deviennent flous. Et partout, les métiers d’ordinaire invisibles, méprisés, dévalués, sont tout à coup portés aux nues, comme si l’on admettait enfin qu’on puisse démêler l’essentiel du superflu. 

C’est depuis ces interstices, ces points de bascule que nous vous proposons d’annoter et de raturer les cartes ensemble pour mieux les rebattre demain.

TRAVERSEES POETIQUES

 

#1 : Pour une poétique de la mondialité.

par Anne Bocandé

“La mondialité, c’est ce que la mondialisation économique n’a pas envisagé, qui surgit et se produit sur la gamme d’un brasillement dans le vrac ténébreux. C’est l’inattendu humain – poétiquement humain – qui leur résiste, les outrepasse, et qui refuse de déserter le monde ! […] Citoyens de cette mondialité (qu’ignorent toujours les géographies capitalistes), les voici inclassables – à la fois clandestins bannis expulsés expurgés exilés désolés voyageurs tapageurs réfugiés expatriés rapatriés mondialisés et démondialisés, dessalés ou noyés, demandeurs d’asile, demandeurs de tout ce qui peut manquer aux vertus de ce monde, demandeurs d’une autre cartographie de nos humanités !” 

“Quelle sera la nouvelle cartographie du monde après cette crise ?” Et si l’on s’inspirait de la poétique de la mondialité d’Edouard Glissant, poète et essayiste auteur du Traité du Tout Monde (1997), et de son confrère Patrick Chamoiseau dans Frères migrants (2017) notamment ? Leurs mots qui replacent la rencontre au centre, n’annihilent pas les violences de notre temps, ils martèlent  la place active des poètes dans les enjeux actuels et à venir, pour dessiner une “autre cartographie de nos humanités”. 

“The Feet Story”. © Jean-David Knot
“The Feet Story”. © Jean-David Knot

“Traversées poétiques” est une création radiophonique de Anne Bocandé conçue comme une balade subjective dans les voix de plusieurs artistes dont les mots dialoguent alors.

CREDITS - TRAVERSEES POETIQUES #1

Voix

Jean-David Nkot : extrait de l’interview avec A.Bocandé, mars 2020

Edouard Glissant : archives de l’émission “L’invitation au voyage avec Laure Adler. 2004

Patrick Chamoiseau ; archives : Voyage au pays du Tout-monde, RFO, 1998

Anne Bocandé ; lecture d’extraits de la “Déclaration des poètes” de P. Chamoiseau dans Frères Migrants (Seuil, 2017) 

Slam et chant

Marc Alexandre Oho Bambe : “Nous sommes des ingouvernables”

Aurore Boréale : “Du côté soleil”

Robyn- Collectif Styl’Oblique. 2013

Marsi Essomba : “Poètes sans papiers”

L’IMAGE 

 “Bus 4 you ?”

par Julien Pitinome

© Julien Pitinome – Collectif OEIL

CALAIS – FRANCE – 13 MARS 2016 : La «jungle» de Calais se situe dans le Nord de la France, le long d’une rocade, dans une ancienne décharge aux abords du port. Les réfugiés essaient de rejoindre l’Angleterre à tout prix depuis ce camp. En mars 2016, L’Etat décide d’évacuer la zone sud de la jungle.

Près de 3700 réfugiés seront déplacés vers la zone nord ou quitteront le camp. Un jeune homme revient sur les cendres de son ancienne habitation partie en fumée pendant le démantèlement. Il observe les ruines de ce qui composait une partie de la jungle. Au loin, un bus roule vers le port en direction de l’Angleterre, terre promise pour la plupart des réfugiés.

Le bus, marqué du sigle « Bus 4 you », « Bus pour vous », ne s’adresse visiblement pas à cet homme. Impossible de bouger, de circuler, ou même de traverser, les polices veillent. Est-ce mieux de rester ou tenter de franchir la frontière ?

Rencontres avec…

Patrick Bouffard, secrétaire général de Médecins du monde.

Lettre aux autorités françaises”

par Sophie Bourlet

Dans un SOS qu’il lance aux autorités, Patrick Bouffard met en garde contre la situation tragique des réfugiés installés dans le camp de fortune d’Aubervilliers, en Île-de-France.

Le jour où la frontière m’a traversé.e….

Les « chicanos » utilisent parfois cette formule poétique qu’on peut lire sur les T-shirts et sur les murs de Los Angeles : « Ce n’est pas moi qui ai traversé la frontière, c’est la Frontière qui m’a traversé.e. » Parce qu’on a toutes et tous, des histoires de passages de frontières, réelles ou symboliques, qui nous ont marqué.e.s, en voici une, en attendant les autres.

 …entre le Guatemala et le Mexique.

par Flora Beillouin

C’était en août 2015. Avec Cécile, une amie journaliste, nous nous apprêtions à faire un reportage sur le durcissement de la frontière qui sépare le Guatemala du Mexique. Cette frontière est un goulot d’étranglement particulièrement dangereux pour ceux qui cherchent à fuir la violence du narcotrafic qui mine les pays d’Amérique centrale. La plupart d’entre eux sont prêts à tout pour atteindre les États-Unis.

Un Salvadorien, rencontré plus tard dans un refuge à Oaxaca, nous a même raconté qu’il avait tenté le coup à sept reprises, sans jamais se décourager. Nous avons quitté Antigua au petit matin dans l’objectif d’atteindre le Mexique avant la nuit. Au Guatemala, à part les circuits touristiques qui sont desservis par des navettes haut de gamme, les transports quotidiens se font dans ce qu’on appelle les « chicken bus ». Des bus hors d’âge aux couleurs vives dans lesquels s’entassent hommes, femmes et enfants, et dont les chauffeurs ignorent tout du code de la route. Le toit croulant sous les marchandises et les bagages, ils foncent à toute allure dans les virages de montagne en klaxonnant au cas où ils croiseraient d’autres véhicules. Il n’est pas rare de croiser un ou deux macchabées sur le bord de la route.

C’est dans le chaos d’une de ces gares routières dominées par les chiens errants et l’odeur d’urine que notre périple a commencé. Vite interrompu, puisqu’au bout d’une heure de route, le chauffeur s’est arrêté pour déjeuner sur la place du marché d’un petit village. Au cours de son interminable pause, des vendeurs ambulants se sont succédé sans trêve. Une situation visiblement familière pour les passagers, puisque tout le monde achetait de quoi grignoter ou se rafraîchir avec une patience à toute épreuve.

Lorsqu’il a repris le volant, le chauffeur a redémarré en trombe sans regarder sur sa gauche, heurtant un autre bus qui s’apprêtait à le doubler. Il a continué comme si de rien n’était mais l’autre l’a immobilisé en lui faisant une queue de poisson, l’obligeant à descendre. La tension est montée d’un cran entre les deux hommes et une patrouille de flics est intervenue, commençant à tabasser tout le monde, passants compris. Les passagers ont alors commencé à déserter le bus. Comme nous ignorions tout de notre position géographique, nous sommes restées à bord.

Une heure plus tard, nous sommes repartis sans plus d’explications. Le bus s’est de nouveau rempli, puis il a stoppé net. Des militaires surarmés ont commencé leurs allées et venues, contrôlant sans un mot l’identité de tous les passagers, puis certains sacs. Quelques kilomètres plus loin, le chauffeur, passablement amoché, nous a jetés brutalement sur le bord de la route avec nos bagages, nous disant qu’il ne pouvait pas continuer, mais qu’un mini-bus prendrait la relève jusqu’à la frontière.

Le minibus a fini par arriver, plein à craquer. Nous nous sommes entassées près d’une famille nombreuse dont la mère a commencé à nous aborder. Elle nous offrait à manger, nous adressait de grands sourires et insistait pour qu’on franchisse avec elle le poste frontière. Nous ne comprenions pas en quoi nous pouvions l’aider à passer mais son attitude commençait à nous mettre mal à l’aise. Aussi, lorsque nous avons fini par arriver au village-frontière, nous nous sommes empressées de la semer en nous engouffrant dans un café.

Accablées par le stress et la chaleur épaisse, nous avons commandé un coca puis nous sommes assises sous le ventilateur le temps d’évaluer la situation. Non seulement nous étions les seules blanches à sac-à-dos à la ronde, mais nous étions aussi les seules à nous balader sans flingue à la ceinture.

Pour atteindre la frontière, il fallait traverser le village à pied. Tout, alentour, avait des allures de Far West, et nous étions tellement flippées que nous avons accepté, une fois n’est pas coutume, les services d’un bici-taxi. Pourquoi celui-ci nous avait inspiré davantage confiance que les dix autres qui se disputaient avec lui le prix de la course ? Va savoir ce que te dicte ton instinct dans ce genre de cas. Une chose était sûre, nous avions fait le bon choix. Vu la manière dont les âmes errantes de ce village nous mataient, comme des bêtes curieuses ou des proies potentielles, nous aurions pris davantage de risques à pied.

Le bici-taxi nous a déposées devant un immense pont métallique qui enjambait des bidonvilles amoncelés aux abords du fleuve. Nous apercevions le poste frontière, minuscule, de l’autre côté. Déjà, le ciel prenait des tonalités roses et orangées. Le crépuscule n’allait plus tarder. Nous avons payé le type et nous sommes avancées sur le pont.

En bas, nous pouvions voir les clandestins et les passeurs qui les faisaient traverser sur des radeaux de pneus couverts de sacs. C’était surréaliste. Nous, en haut, rongées par la peur de cet environnement hostile, eux, en bas, dont c’était le quotidien. Que risquions-nous au juste ? Eux n’avaient plus rien à perdre. Ils étaient prêts à s’exposer avec certitude aux arrestations musclées de la police aux frontières, aux barbelés incisifs, aux morsures des chiens, aux viols, aux arnaques des passeurs, et pire : aux enlèvements perpétrés par les cartels rôdant à proximité des zones de passage, qui se servent des réfugiés pour leur faire exécuter les basses besognes.

Nous sommes enfin arrivées au poste et le mec du guichet a eu l’air a la fois surpris et réjoui de voir nos dégaines de touristes. Il a eu un sourire lubrique. Évidemment dans ce pays, les tampons qui valident l’entrée et la sortie du territoire ne sont pas gratuits. Le prix est à la gueule du client. Nous nous en sommes tirées pour 40 quetzals. Puis le mec nous a indiqué le sas de contrôle des bagages, qui jouxtait des salles d’attente bondées de voyageurs faisant l’objet d’une enquête administrative plus poussée.

On nous a dit d’appuyer sur un bouton. Vert, tu passes. Rouge, on vide ton sac par le menu. Dehors, la nuit était tombée et nous sommes montées à bord d’un taxi sans en vérifier la provenance ni la plaque. Nous avons regardé l’orage éclater sur la périphérie de Tapachula et j’ai songé que les Mexicains avaient su faire preuve de pragmatisme jusque dans leur processus de fouille. A l’image de la vie, une loterie arbitraire et abjecte.

EX VOTO

A MANU DIBANGO

par Flora Beillouin

VU A LA TELE

A ceux qui circulent toujours

par Sophie Bourlet

CHRONIQUES FAMILIALES

NOMADES

par Flora Beillouin

Toutes les familles ont des histoires habitées par le mouvement. Des exils parfois longs et douloureux, des expatriations parfois choisies, des déplacements parfois à deux blocs l’un de l’autre. Ces traversées laissent des traces dans nos modes de vie. Et les photos de famille les immortalisent. J’en ai trouvé une qui témoigne d’une période de l’enfance singulière de ma mère. Elle la commente. 

« ON A PU PARTIR, QUI OSERAIT SE PLAINDRE ? »

par Sarah Fawaz

NOUVELLES CARTOGRAPHIES

« Quelle sera la nouvelle cartographie du monde après cette crise ? »

entretien de Anne Bocandé avec Jean-David Nkot

Artiste visuel, Jean David Nkot s’est particulièrement fait connaître sur la scène artistique camerounaise d’abord, avec l’installation « Le Mémorial des martyrs », présentée en 2014 à Doual’art. Trois ans plus tard, pour le festival SUD (Salon Urbain de Douala), il interroge dans « Les Dits et les Non-Dits » la mémoire de Ruben Um Nyobé, figure des luttes indépendantistes dans son pays. Présent, aujourd’hui, sur le marché de l’art avec ses peintures, il est représenté par JackBellGalery au Royaume-Uni et Afikaris en France. Au cœur de son travail: les cartographies comme espaces de questionnement des circulations aujourd’hui et des manières d’habiter.

Vos dernières séries de peintures ont pour point commun de travailler sur l’imaginaire des cartes, d’inventer des cartographies reliées à des portraits de femmes, d’hommes et d’enfants. Comment lisez-vous la crise sanitaire actuelle où, face à la pandémie, les circulations sont bouleversées ?

Je vois, ici, en Afrique, des Européens qui ne veulent plus rentrer en Europe. J’ai envie de leur dire : « Aujourd’hui vous voyez que c’est important de circuler librement, parce que lorsqu’un cas se déclare quelque part, un autre peut être espace d’accueil le temps de trouver des solutions. Pourtant, que faites-vous, vous, quand le reste du temps, vous fermez les frontières, et interdisez que d’autres entrent ? Si tout le monde commence à faire cela, comment s’en sortir ? Vous voyez bien qu’on a besoin de son voisin pour exister. 

En Italie désormais ce sont les Cubains qui viennent aider les malades. Alors je me questionne : quelle sera la nouvelle cartographie du monde après la sortie de cet événement ? Comment les gens vont reconstruire la carte du monde ? Soit, nous allons davantage nous enfermer, soit nous allons véritablement revoir les questions de frontières entre nous. Pas physique, mais entre humains. Comment avons-nous envie de les revoir ?

La cartographie est quelque chose de cruciale. On ne peut rien faire sans. Cela nous oriente. Mais quelles cartographies ? Est-ce que celles que nous utilisons actuellement nous conviennent ?

Vous créez vous depuis des années de nouvelles cartographies par des collages et des peintures, et aussi des installations. Comment est né cet intérêt pour ce questionnement autour de l’espace et de l’habiter ?

Mon travail questionne les problématiques de la condition humaine. Dès lors, j’aborde les questions de violences, d’identités, d’effacements, d’enfermements. Comment l’être humain est déshumanisé aujourd’hui, comment il est perçu, comment il est regardé, comment il est considéré dans un espace qui n’est pas le sien, ou qui peut être le sien. Les questions de l’altérité sont au cœur de mon travail ; comment on se regarde aujourd’hui. En 2015 je commence un travail autour d’une interrogation : comment écrire l’histoire contemporaine de mon pays, menacé à cette période par l’avènement de Boko Haram ? Comment, en tant qu’artiste, je traduis cela dans une dimension plastique ? Et comment aujourd’hui et demain pourrait-on se souvenir de ceux et celles qui ont été victimes de ces terroristes ? Je pense alors à utiliser un univers postal. Après des recherches, je décide de transformer mes toiles en timbres géants. Le timbre a longtemps été un outil de communication pour signifier les événements importants d’un pays. Et puis il y a toute la symbolique de l’affranchissement et de la circulation qu’il véhicule. Pour faire circuler le message de ce qui se passe au Cameroun, le support était idéal, tant sur le plan philosophique qu’en terme de matière. Chaque timbre, normalement, est associé à une nation, via l’indication « république de… ». J’ai enlevé cette mention pour inscrire les lieux et les espaces où il y a eu des attaques terroristes. En 2016, cette façon de travailler m’a poussé, après une résidence à Bandjoun Station chez Barthélémy Togo à me questionner sur la notion de l’espace. Est-ce qu’écrire les lieux des attaques terroristes est la seule manière de représenter l’espace ? En creusant sur comment l’espace se matérialise physiquement, de l’écriture à sa représentation, je suis arrivé à la cartographie.

 

Vous parlez de circulation et non pas de migration. Y a-t-il une raison à cela ?

Les cartographies vont me permettre de toucher du doigt une question importante, celle des migrations. Mais je répète toujours : l’immigration n’est pas un sujet que je traite, c’est la condition humaine. Ce qui se passe entre le processus de l’immigration et du déplacement. Ce qui m’intéresse c’est la « zone grise » dont parle Primo Levi. Cet espace qu’il définit entre le bourreau et la victime. Et pour moi cette zone-là c’est notamment ce laps de temps qui se passe entre le point de départ et celui de l’arrivée pour une personne en mouvement. Je cherche à le matérialiser par la cartographie.

Vos tableaux sont alors des enchevêtrements de cartes, de portraits et d’objets aussi. Parfois le personnage apparaît au premier plan, parfois il est deviné sous les lignes des cartographies. Que disent-elles ?

Celles dont les cartographies sont en « backstage » symbolisent des cartographies de rêves. Ces hommes, ces femmes que je représente conçoivent un espace de rêve dans leur mental. Dans ses œuvres je définis mes espaces en trois dimensions : l’espace physique, l’espace mental et l’espace virtuel. L’espace physique peut être défini par le lieu de résidence. Je le représente notamment sur certaines toiles par des objets qui indiquent la position, comme une chaise, un banc… Tout élément qui pouvait matérialiser l’univers de réflexion ; qu’est ce qui peut nous pousser à quitter la société où l’on est. 

L’espace mental c’est toutes les expressions du personnage, sa posture, l’attitude du corps qui va pouvoir traduire des émotions, ses vêtements… tout ça raconte aussi quelque chose. Et puis l’espace virtuel est représenté par cette cartographie en arrière-plan ou au premier plan ; une combinaison de tous les rêves qu’un individu peut se faire, la manière dont il se représente là où il voudrait être, là où il pourrait exister. Ces cartographies deviennent des lieux de revendication et de politisation dans mon travail. On le sait la manière de dessiner une carte n’est jamais neutre. La cartographie peut aussi être un espace de manipulation des territoires.

Comment le signifiez-vous ?

La cartographie n’est jamais un élément de décor. C’est un élément de politisation. Par exemple pour la série sur les orpailleurs en construction, je travaille, à partir de cartes sur l’exploitation minière aujourd’hui en Afrique. C’est l’un des fléaux qui mine le continent africain aujourd’hui du fait de la richesse de ce sous-sol. Ce commerce est l’une des raisons, dans certains pays, pour laquelle les gens sont forcés de s’expatrier. Les Orpailleurs est une installation avec une représentation notamment de la République démocratique du Congo en format géant et peint avec une cartographie de son sous-sol, sur lequel je place un jeu d’échecs mais dont les figurines sont surmontées d’outils de travail utilisés par les ouvriers. Je figure comme des hommes et des femmes sont utilisés à des fins économiques et politiques par de grands organismes. Ils sont des pions qui nourrissent de grandes entreprises qui les manipulent pour leur propre gain.

Et parfois ils sont obligés comme vous l’exprimez de migrer. Votre série Les Indésirables, puis Les Hommes de l’ombre notamment mettent en avant ces travailleurs qui se déplacent. Sur les cartes parfois en arrière-plan vous figurez des noms de lieux mais aussi des récits.

Je m’inspire du sociologue Michel Agier, qui a écrit le livre  Les Indésirables. Il met en exergue le rapport entre l’étranger et l’espace, comment l’un et l’autre se regarde et se représente, et comment les deux essaient d’exister. Dans certains tableaux de portraits surgissent de l’espace, dans d’autres c’est l’espace qui phagocyte carrément l’être humain. Je travaille la question de l’identité dans le mouvement ; comment au fur et à mesure qu’on se déplace on perd peut-être quelque chose de soi.

Et puis où est ce que l’on s’arrête ? Comment arrive-t-on parfois dans des zones de transit qui deviennent des zones où on habite, où une nouvelle vie se crée. Puis, ces zones sont souvent détruites, mais alors c’est toute une vie qui est détruite, toute une histoire qui s’en va. Dans ces espaces, qui sont les produits de la globalisation, des déplacements, certaines villes naissent. Peut être donc que ce sont des futures villes. Et je voulais penser ces lieux là en faisant un travail symbolique qui mêle des cartographies européennes et des cartographies africaines et qui symbolise ces zones dites de non-lieux, celles des Indésirables.

Qui sont les personnages que vous représentez ?

Ce sont des personnes qui ont vraiment vécu la migration, avec qui j’échange. Je les prends en photo et je garde une traçabilité de leur histoire. Parce qu’il y a deux dimensions au projet des Indésirables, une cartographie mentale et une cartographie graphique : j’ai invité les migrants à retracer leur parcours migratoire. Quand on voit le travail de beaucoup d’artistes sur les déplacements, ils représentent souvent le point de départ et d’arrivée. Mais que se passe t il entre chaque arrêt, quelles émotions se sont dégagées à chaque étape. J’ai invité chaque migrant à étoffer son récit de choses qui les ont marqués à chaque étape, des événements, des anecdotes, des réminiscences, pourquoi et comment ils ont décidé au fur et à mesure de continuer le parcours. Donc chaque cartographie était marquée de points d’histoire vécue. Et après il y avait la cartographie mentale de comment ils racontaient leur histoire, tant sur le plan verbal, que sur le plan graphique. Je leur remettais des feuilles où ils figuraient eux-mêmes leur parcours avec les différentes étapes, que je réutilise après sur des toiles. Mais cette fois en changeant les visages. Je peux accoler le visage au récit d’une autre personne. C’est la suite des Indésirables. Maintenant il y a des textes et des parcours qui s’introduisent à l’intérieur des cartes.

Dans  Feet story, l’un de vos tableaux, vous travaillez plus particulièrement sur la symbolique des pieds avec toujours la cartographie en fond.

J’ai photographié les pieds de migrants que j’ai rencontrés et j’écris leur histoire sur une cartographie issue de leur imaginaire. Le pied nous raconte le déplacement, c’est le pied qui marche, le pied qui subit. Mais on croit souvent que ce n’est que le pied qui laisse son empreinte au sol, on oublie que le sol nous renvoie aussi son empreinte. Ces deux empreintes créent l’histoire de celui qui marche. Comment à partir de la plante du pied je relaye l’histoire du déplacé. Parfois ce sont des mains, parce que ce sont les mains qui travaillent. Au cours de ce déplacement la main travaille pour pouvoir avoir de l’argent pour continuer le circuit. Comment les mains racontent son endurance au travail, au monde aujourd’hui. Ce sont les histoires des travailleurs. C’est une série que j’ai appelé « Manuscrit pictural ».

Où avez-vous rencontré ces migrants ? D’où partent-ils ?

Certains je les ai rencontrés à Paris où ils passent ou arrivent lorsque j’étais en résidence à la Cité des arts. Et beaucoup sont à Douala car je suis dans un quartier où il y a beaucoup de migrants ; de personnes qui veulent partir, d’autres qui sont revenues et veulent repartir. Je baigne dans ces histoires-là. C’est d’ailleurs ce qui m’a poussé à monter un nouveau projet « El Consquitador », inspiré de la période des explorations. Comment je détourne ces évènements qui se sont déroulés entre le 14e et le 17e siècle pour les relier à ce qui se passe actuellement. Quand les Européens quittaient leur continent pour l’ailleurs, ils étaient considérés comme des explorateurs, des conquistadors. Ils allaient avec des armes pour conquérir un espace. Aujourd’hui les « explorateurs » ne quittent pas leur pays avec des armes, mais pour des rêves d’une vie meilleure. Ils vont voyager avec des idées, des pioches, des pelles, beaucoup d’éléments qui renvoient au travail. J’ai fait une série de photo où des migrants sont avec des tenues de l’armée et des outils de travail et je vais travailler sur de nouvelles cartographies mêlant celles des siècles passés à celles d’aujourd’hui.

Quelles sont les autres œuvres sur lesquelles vous travaillez en ce moment en lien toujours avec des cartographies imaginaires ?

J’ai travaillé sur un projet que j’ai intitulé « Djoudjou Connection » inspiré de rituels liés à la migration au Niger. Je questionne le rapport entre des pratiques rituelles et le déplacement. Comment les femmes plus particulièrement deviennent dépendantes de ce qu’on appelle la « mama », la marraine qui finance le déplacement de la fille en lui promettant qu’elle va fréquenter les meilleures écoles, qu’elle va travailler alors qu’elle va se retrouver dans un réseau de prostitution. J’ai donc réfléchi au sujet de la condition des femmes migrantes.

Quels sont les projets à venir ?

Tout est arrêté en matière d’expositions un petit peu en ce moment avec la crise. Mais de toute façon ce sont les œuvres qui font les expositions. Donc on continue de créer. Les expositions viendront quand ce sera le moment. La peinture reste un combat, je vois la peinture comme Picasso la voyait : c’est un objet de guerre.

ILLUSTRATIONS

« WHERE TO GO ? »

 de Vajo, artiste tunisien résidant à Tunis

A diffuser sans modération !